10 octobre 2005

Eternité - suite

Et je regarde ma belle endormie.

Elle a rapproché les deux pans de son gilet léger qui maintenant cachent en partie une chemise de coupe masculine, col boutonné. Elle porte un jean, de petites boucles d'oreille discrètes et un sac à main en cuir beige épais, simple et discret. Ses cheveux sont coiffés en un carré sage, elle a la trentaine et pas d'alliance. La peau de ses joues et son cou sont grêlés de petites cicatrices. Les petits cratères parsèment le bas de son visage jusqu'aux pommettes, laissant la peau lisse autour de yeux, du nez et sur le front. Restes d'une maladie, d'un accident ? Je ne sais pas, mais cela ne nuit pas à sa beauté et la renforce presque.

Tout à l'heure, deux minettes sont venues s'asseoir de l'autre coté du couloir. Deux minettes apprêtées, congestionnées dans leurs vêtements trop serrés, portant maquillage, bracelets, tatouages, tennis à la mode, nombril à l'air. D'un regard elles ont balayé les environs et se sont arrêtées sur ma belle endormie. L'une avec un regard dégoûté, l'autre avec un regard de pitié. C'est à ce moment précis que j'ai compris la beauté de mon endormie.

L'être et le paraître. A ma gauche, des corps contraints à ressembler à une image stéréotypée de la beauté. Une rigueur militaire dans le maquillage, le maintien, la tenue, les expressions, la démarche. La tragédie du point noir et du kilo en trop. A ma droite, le plaisir, le lâcher prise, le présent. Et la belle dort, offrant avec nonchalance son visage abîmé aux regards de ses voisins, sans même avoir tenté de masquer ses cicatrices sous un fond de teint. Et elle dort, en souriant.

La présence qui émane d'elle me fait le plus grand bien. Moi qui en ce moment suis tout sauf centré, moi qui papillonne d'une activité à l'autre, moi qui tourne et vire en tout sens à en oublier là où je veux aller, je me sens de nouveau présent là, maintenant, dans ce wagon, à regarder ma belle endormie. J'ai plusieurs fois rencontré des êtres comme elle. Des personnes qui par leur simple présence nous ancrent dans la réalité, la réalité sans fard, et nous font prendre toute la mesure de la beauté de ce qui nous entoure une fois débarrassée de l'inutile. Ils n'ont pas besoin d'en faire des tonnes, n'ont pas besoin de démonstration spectaculaire, de mode d'emploi. Pas besoin de parler, de gesticuler. Ils sont là, et cela suffit. Ce sont des anges. Ma voisine est certainement un Ange.

C'est alors que j'ai pris conscience qu'elle avait ouvert les yeux et me fixait, de la même manière que je la fixais, sans pudeur, sans sourire, regard contre regard. J'ai vivement détourné les yeux, comme anxieux qu'elle ait pu y lire mes dernières pensées. Après tout, les anges sont certainement télépathes. Mais rapidement, j'ai redécouvert son sourire accueillant, tranquillisant, comme s'excusant de m'avoir inquiété.

L'instant d'après, elle dort de nouveau.

Le voyage touche à sa fin. Je reste jusqu'au terminus, à Perrache. La majorité des occupants du wagon préparent leurs affaires pour descendre à Part-Dieu. J'aimerais qu'elle reste aussi quelques minutes de plus, seuls ou presque dans ce train. Elle rouvre les yeux, regarde sa montre, jette un oeil dehors, puis sur moi, et sourit de nouveau. Le train s'arrête, elle se lève. Un voyageur la laisse passer, elle remercie, elle est tout près de moi, elle va passer dans une seconde. Là, subitement, j'ai envie de lui parler, de la revoir, de la garder, de descendre avec elle, de la suivre. J'ai les yeux levés vers elle. Du bout des doigts, elle effleure le haut de mon épaule, et de sa voix cristalline susurre un " au revoir Pitch " qui me stupéfie.

J'aurais du réagir tout de suite, là, maintenant il est trop tard. Le quai s'est vidé, le train va repartir, je ne la retrouverai plus. J'ai cherché, cherché comment elle avait pu apprendre mon nom. Je n'ai pas trouvé.

Sauf, sauf qu'elle est peut-être vraiment un Ange.

Posté par pitch trim à 15:54 - - Commentaires [7] - Permalien [#]


Commentaires sur Eternité - suite

    Quelle belle histoire, Pitch...
    Etre capable de voir la VRAIE beauté, l'authentique beauté...ça c'est un art dont hélas beaucoup de regards ne sont plus capables, empatés qu'ils sont par tous les artifices.
    Merci de cette belle note

    Posté par coumarine, 10 octobre 2005 à 17:58 | | Répondre
  • Une très belle histoire, que tu aurais pu vivre. Est-ce vraiment un conte ? Et merci pour ton regard sur Elle (et donc Elles), empli de respect, de profondeur.

    Posté par Mouette, 10 octobre 2005 à 20:38 | | Répondre
  • Merci mesdames...

    Ce n'est pas tout à fait un conte, mis pas tout à fait la vérité non plus...

    Posté par Pitch, 11 octobre 2005 à 14:24 | | Répondre
  • ...

    "J'ai plusieurs fois rencontré des êtres comme elle. Des personnes qui par leur simple présence nous ancrent dans la réalité, la réalité sans fard, et nous font prendre toute la mesure de la beauté de ce qui nous entoure une fois débarrassée de l'inutile."
    => léger, aérien. Beau, vraiment, et ce passage est sublime. Certaines personnes ont ce pouvoir inimitable, de nous saisir, nous capter, elles sont rares. Mais bien réelles. Il y en a.
    Merci à toi..

    Posté par sarah, 11 octobre 2005 à 17:03 | | Répondre
  • un ange aux jolies "elles"...

    Posté par Amélie, 11 octobre 2005 à 17:03 | | Répondre
  • Amélie et Sarah : quelle synchronisation ! Vous avez posté vos commentaire dans la même minute, et l'une parle d'aérien quand l'autre parle d'ailes...

    C'est trop, vous me gâtez...

    Merci

    Posté par Pitch, 11 octobre 2005 à 21:19 | | Répondre
  • voyage en tête à tête avec un ange ??? super ca ! On devrait plus souvent prendre le train !!

    Posté par ilescook, 15 octobre 2005 à 23:48 | | Répondre
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