06 octobre 2005

Eternité

Il était tard après ce week-end éreintant. Trop tard pour prendre un train, et pourtant il fallait bien rentrer. C'était il y a quelques jours, ou quelques semaines, je ne sais plus, tout passe tellement vite. Je suis tellement, tellement, tellement tout le temps à courir partout. J'étais Gare de Lyon, j'allais à Lyon, c'était un dimanche, pas de train avant 21 heures, week-end tuant, mais ça, je l'ai déjà dit.

J'avais tué le temps, à défaut de courir après, en m'enfonçant dans un des fauteuils club du Train Bleu. Ambiance feutrée, sièges moelleux, un roman. De l'autre coté du couloir, un couple se bécotait. Mes paupières se fermaient dans la quiétude du lieu. Non, ne pas m'effondrer, ne pas rater ce train, surtout pas. Mais comment résister, après tant de nuits et si peu de sommeil.

Vingt heures quarante, voie C, le train est annoncé. Vingt heures quarante, encore deux heures quarante avant de pousser la porte de chez moi. Je me traîne voiture 18, tout là-bas tout au bout du second TGV. J'ai l'impression que ce quai n'en fini plus.

Après un temps infini, je m'affale sur mon siège. La Grande Loterie des Billets SNCF m'a attribué une place dans un carré de quatre évidemment, il me sera encore impossible d'étendre mes jambes. Coté couloir, c'est déjà ça, je sortirai mes ripatons si je crampe. J'ai beau être pliable, il y a des limites aux contorsions admissibles. Je vois souvent que rien n'est fait pour les petits, les gauchers, ou les fauteuils roulants, mais rassurez vous, rien non plus n'est fait pour les grands.

Soyez moyens, tout ira bien.

Il y a toujours une poutre trop basse. Pas très basse, non, trop basse. Juste assez haute pour que votre hôte y passe sans s'inquiéter et ne vous entraîne à le suivre sans méfiance. Mais pas assez basse pour qu'elle n'entre dans votre champ de vison. Et c'est du sommet du front généralement que les présentations se font, à pleine vitesse de préférence. Tout est trop bas. Imaginez l'évier. Pour toucher le fond, je me casse en deux. Je m'éborgne aux étagères quand ce n'est pas aux lustres, je m'endoloris les genoux sur le guidon du vélo, j'épouvante mon chat et les enfants en général, je risque le lumbago à chaque baiser avec ma femme. Et j'en passe.

J'ai voulu réagir un jour. Dans ma maison, j'avais posé les étagères à deux mètres dix du sol pour préserver la peau de mon front, le lavabo à un mètre trente pour me brosser les dents sans m'accroupir, le miroir à hauteur de mon visage. Je pouvais ainsi me raser dignement, droit dans mon slip le matin. Ma copine n'aimait pas. Allez savoir pourquoi.

Mais je divague, je digresse, revenons donc notre place de quatre dans le TGV.

Premier dans le wagon. Je m'installe, sors mon bouquin et tend les jambes tant que je peux.

Une voix cristalline me sort de ma lecture : - Excusez moi Monsieur...
-    Oh pardon, vous êtes ici peut-être ?
-    Non, à coté de vous, mais je vais me mettre là en face, et je bougerai s'il y a du monde...

Je retire mes jambes, elle se glisse sur les sièges en face pour atteindre le coté fenêtre. Pendant qu'elle s'installe je la regarde. Son regard croise le mien, et alors que d'habitude dans ces moments là les yeux s'échappent pour ne pas avoir à soutenir le regard de l'autre, là nous restons à nous regarder et un sourire s'élargit progressivement sur nos visages.

Parfois la Grande Loterie de la SNCF fait bien les choses. Personne d'autre ne viendra s'installer sur ces quatre places.

Le train est enfin parti, et j'ai du mal à accorder toute l'attention requise à mon roman. Souvent je reviens en arrière pour relire un paragraphe tant je peine à me concentrer. Il faut dire que souvent je lève les yeux, je lève les yeux vers cette femme. Elle a fermé les siens et dort, la tête appuyée sur la vitre. Elle dort, et rêve. Parfois de petits tressautements viennent perturber la quiétude de son visage.

Le train file à 300 km/h. Parfois elle se réveille et je sens son regard sur moi. Nouveaux échanges de sourires. Elle se tourne un peu de coté, referme les yeux et se rendort. Je n'ai plus envie de dormir, je ne suis plus fatigué, je ne suis plus grognon. Je veille sur son sommeil, et je me sens bien. Bientôt nous arriverons à Lyon. Bientôt elle descendra et nous nous offrirons un dernier sourire. J'adore ces rencontres éphémères, ces rencontres qui me plongent dans l'éternité de l'instant. Je ne veux pas savoir qui elle est, ni la revoir, ni échanger des banalités avec elle. Je veux qu'elle garde tout son mystère, qu'elle n'existe que pendant ces deux petites heures pendant lesquelles elle donnera à ce voyage un relief extraordinaire, qui longtemps restera dans ma mémoire.

Je la regarde dormir encore un peu. C'est la première fois, oui, la première fois que je rencontre quelqu'un qui sourit d'une aussi belle manière. D'un sourire chaud, d'un sourire franc, d'un sourire tranquille.

C'est la toute première fois que je regarde quelqu'un sourire en dormant.

Posté par pitch trim à 15:57 - - Commentaires [5] - Permalien [#]


Commentaires sur Eternité

    Ces instants éphémères et pourtant chargés d'infini..
    ces rencontres étranges où tout se dit dans un regard ou dans un sourire...
    Bonsoir Pitch

    Posté par coumarine, 06 octobre 2005 à 20:40 | | Répondre
  • L'ange gardien du TGV c'est donc toi ? Dorénavant je chercherai du regard le plus grand, avant de m'assoupir en toute tranquillité !

    Posté par Mouette, 07 octobre 2005 à 23:11 | | Répondre
  • c'est magnifique...
    moi aussi, le train me berce. Bizarrement, j'aime le retour Paris-Lyon, rentrer chez moi...
    Mon chien sur les genoux (j'ai renoncé à être honnête et l'enfermer dans un panier : pas plus de place que pour tes jambes), je ferme les yeux. Et parfois même, m'assoupis sur l'épaule de mon voisin !
    Ils sont où les fauteuils club à la Gare de Lyon ?

    Posté par Miss Line, 08 octobre 2005 à 14:57 | | Répondre
  • elle t'a laissé beuacoup d'elle même, elle t'a laissé la regarder dormir...
    Joli moment, ...

    Posté par Amélie, 10 octobre 2005 à 10:00 | | Répondre
  • -> Coum : j'aime beaucoup ces rencontres qui d'un instant banal en font un moment extraordinaire

    -> Mouette : bienvenue !

    -> Miss Line : au rez de chaussée, face aux quais A à N, un double escalier monumental. En haut, porte à tambour, pique immédiatement à gauche vers les salons et le passage. Addition à la hauteur du bien être et du calme proposé. C'est un monde à part qui n'a rien à voir avec le boxon qui règne un étage plus bas.

    -> Amélie : c'est vrai, c'est un beau cadeau qu'elle m'a fait...

    Posté par Pitch, 10 octobre 2005 à 10:21 | | Répondre
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